L’Allemagne réussira-t-elle
dans sa stratégie renouvelée de pénalisation du
nucléaire français à Bruxelles ?
« Notre économie européenne a besoin d’une
énergie renouvelable abordable, rapide et en grande
quantité », a déclaré le secrétaire d’État allemand à
l’Économie Sven Giegold lors d’un évènement organisé par
l’ambassade du Danemark à Berlin.
Atlantico : Le secrétaire
d’État allemand à l’Économie, Sven Giegold (Les Verts),
a présenté, lundi 30 septembre, la position de
l’Allemagne sur le futur Pacte de l’Union européenne
pour une industrie propre (Clean Industrial Deal). Il a
déclaré qu’« il est important d’exclure l’énergie
nucléaire et sa production de tout financement de l’UE
». Que vous inspire cette déclaration ?
Samuel Furfari : Vous
allez peut-être être surpris, mais je pense qu’il a
raison. Pourquoi ? Parce que, selon moi, le problème
fondamental de la politique énergétique européenne,
c’est qu’on retrouve des subventions partout. Que ce
soit pour les énergies renouvelables, les centrales au
gaz, au charbon, ou même nucléaire, tout est
subventionné. Cela crée une contradiction flagrante avec
le discours dominant selon lequel « le marché est
libéralisé ». En réalité, il n’y a aucun marché
véritablement libéralisé en Europe. C’est une illusion.
Il est essentiel de comprendre que le
marché énergétique européen est entièrement faussé par
ces subventions. Et c’est ce qui nous mène à un
renchérissement de l’électricité, car ce sont les
responsables politiques qui décident des orientations à
prendre, les choix politiques voire idéologiques ne sont
pas économiquement rationnels.
Il est évident que les écologistes
allemands restent farouchement opposés à l’énergie
nucléaire, et cela ne changera pas. Rappelons que le
mouvement antinucléaire est né dans les années 60, bien
avant que la question du changement climatique
n’apparaisse sur la scène internationale. La haine du
nucléaire n’a donc rien à voir avec la crise climatique.
Elle s’enracine dans des préoccupations antérieures et
constitue le cœur de l’idéologie de nombreux mouvements
écologistes et néo-gauchistes. C’est pour cela que l’on
observe cette aversion persistante contre une
électricité qui est pourtant abondante, bon marché et
qui permet de réduire les émissions de CO2.
Quel impact la politique
antinucléaire allemande aura-t-elle sur la nouvelle
Commission européenne ?
Il est intéressant de noter qu’avant que
Ursula von der Leyen ne dévoile la répartition des
portefeuilles dans la nouvelle Commission européenne,
des rumeurs circulaient selon lesquelles le commissaire
à l’Énergie serait Jozef Síkela, le ministre de
l'Industrie de la République tchèque. Un choix bienvenu,
puisque son pays vient tout juste de commander deux
nouvelles centrales nucléaires. Beaucoup, dont moi-même,
se sont réjouis à l’idée d’avoir ― enfin
― une personnalité non hostile au nucléaire à ce poste
clé.
Mais grosse surprise : le jour où Mme von
der Leyen a annoncé la composition de sa Commission à
Strasbourg, M. Síkela a été écarté du poste de
commissaire à l’Énergie, et c’est Dan Jørgensen, actuel
ministre de l’Énergie au Danemark et farouche opposant
au nucléaire, qui a été nommé à cette fonction.
Que s’est-il passé entre-temps ? Je ne le
sais pas, mais je ne serais pas surpris si Berlin avait
exercé une pression sur Mme von der Leyen pour qu’un
pro-nucléaire ne soit pas à la tête de ce portefeuille
stratégique. En conséquence, au lieu d’apaiser les
tensions autour du débat nucléaire et de permettre à
certains pays d’avancer dans cette voie, on a désigné un
opposant déclaré pour superviser les politiques
énergétiques européennes. Il faut rappeler que le Traité
Euratom oblige la Commission a promouvoir le
développement de l’énergie nucléaire civile. Il est
temps que l’on respecte un traité fondateur de l’EU.
L’Allemagne pourrait donc
réussir à pénaliser le nucléaire français à Bruxelles ?
Je n’y crois pas, heureusement. En
réalité, l’Allemagne est dans une phase de résistance
avant d’être complètement marginalisée sur ce sujet.
C’est un fait : le nucléaire est en train de faire un
retour en force. La République tchèque vient d’acheter
deux centrale nucléaire à l'entreprise
sud-coréenne Korea Hydro & Nuclear Power la Corée du Sud
pour son site Dukovany et envisage deux autres pour le
site de Temelin. Lle nouveau gouvernement néerlandais
vient de décider de doubler le nombre de centrales
prévues par l’administration précédente (passer de deux
à quatre et le maire de Terneuzen s’est précipité pour
demander qu’une de ces nouvelles centrales soit
installée dans sa commune). Lla Pologne a commandé des
réacteurs aux États-Unis, la Finlande continue de
développer l’EPR français. Et ce n’est pas tout : la
Slovaquie, la Croatie, la Roumanie, la Bulgarie, la
Hongrie, et même la Belgique ont relancé leurs projets
nucléaires. Il est clair que le nucléaire fait son
retour en force.
Cela dit, il faut souligner une certaine
humiliation pour l’industrie nucléaire européenne.
Désormais, seuls les Français sont capables de
construire des réacteurs sur le continent. Puisque
François Hollande et Emmanuel Macron durant son premier
mandat ont fait croire à tous que le nucléaire n’avait
pas d’avenir, il est évident que personne ne souhaite
acheter des réacteurs français.
La nouvelle Commission
d’Ursula von der Leyen devrait présenter, au cours de
ses 100 premiers jours, un "Pacte pour une industrie
propre" associant croissance durable et compétitivité
industrielle de l’Union. Que peut-on attendre de ce
pacte ?
Je pense qu’Ursula von der Leyen va
continuer à défendre les énergies renouvelables, car
c’est la ligne qu’elle a suivie ces cinq dernières
années. Elle ne pourra pas reconnaître qu’elle a pu se
tromper sur certains points, donc elle va persister dans
sa position extrémiste et idéologique. Toutefois, elle
sera contrainte d’admettre que le nucléaire fait partie
du choix de certains États membres, comme le prévoit
d’ailleurs l’article 194.2 du Traité de Lisbonne. À
terme, elle n’aura pas d’autre choix que de l’accepter,
même si ce sera difficile, notamment parce que l'une des
nouvelles vice-présidentes de la Commission, la
socialiste Espagnole Teresa Ribera, est une farouche
opposante au nucléaire.
Si les écologistes allemands continuent
d’accumuler les échecs, leur influence va être réévaluée
à travers tout le pays. Et si cela se produit, la CDU
― le parti de Mme Merkel et de von der Leyen
― pourrait revenir à ses anciennes positions et
même rouvrir le débat sur l’énergie nucléaire en
Allemagne. Mais cela prendra du temps tellement les
verts ont endoctriné la population allemande.